Le malaise revint à la charge, pliant les soldats sur eux-mêmes. La bête posa le museau à terre, gémissante. Les volutes violacées étaient agitées d'un orage intérieur violent. Maître Forthin, relevant la tête, ayant envie de vomir toutes les entrailles de son corps, se mit à s'approcher du phénomène, alors que les trois autres rebroussaient chemin. L'épée droite, serrant les doigts, il s'apprêtait à frapper à la moindre menace. Mais la bête reculait, laissant place à la tempête en suspension. Il devenait évident que tout tournait autour de cette émanation.
« Elle ne peut pas prendre forme. Ça réussit à nous foutre en l'air, mais c'est incapable d'être autre chose que... cet espèce d'amas en l'air. »
Les trois autres soldats s'arrêtèrent. Plus ils s'en éloignaient, moins la pression s'abattaient sur eux. Et leur compagnon se dressait seul face à la manifestation flottante. Il voulut s'en approcher encore plus près, testant la texture que cela pouvait avoir. Une pique fulgurante descendit d'un point en hauteur dans l'ectoplasme. D'un bleu de nuit dense, acérée comme une arme animale, teintée par le sang de l'humain qui s'était approché trop près. La pique le traversait de part en part. Des soubresauts le vidait de sa vie, ne laissant qu'une carcasse humaine inerte. La pique se retira, le corps s'effondra et le sang s'épancha peu à peu sur le sol.
Les trois soldats avaient assisté impuissants à la mort de leur coéquipier. Un hurlement retentit, les forçant à se recroqueviller et à se boucher les oreilles. Les volutes violacées se projetèrent en avant et un visage tenta de se dessiner. Une figure hurlante qui envoya toute sa rage au travers de la brume, incapable d'aller plus loin et d'embrocher les autres guerriers.
« Comme maître Forthin disait, elle semble piégée dans... cette fumée... et elle ne peut en sortir...
_ Sauf si on quelqu'un vient se jeter dans sa gueule... c'est ce que disait le petit garde du village... »
La guerrière avait dû mal à déglutir. D'autant que la bête s'était remise debout, tous crocs dehors.
Luvian revint de sa ronde. Les créatures s'étaient dispersées dans les plaines. Il n'en restait qu'une poignée encore aux portes du village. Bientôt elles suivraient le groupe et les champs seraient de nouveau sûrs, jusqu'à ce que le calme de ces terres soit à nouveau perturbé.
Le colosse avait changé de place, mais lui aussi scrutait l'horizon. Luvian avait essayé d'engager la conversation mais il était difficile de tirer un mot de cette immense masse de muscle. Alors qu'il allait abandonner, il entendit la voix rocailleuse le prévenir :
« Meïlya, c'est pas l'or qui l'intéresse.
_ Pardon.
_ Notre chef, Meïlya, ce n'est pas le trésor fabuleux de cette foutue compagnie qui l'intéresse. C'est quelque chose de bien plus ancrée dans la légende. Elle croit que leur fortune était due à un artefact qu'ils transportaient avec eux. C'est de ça qu'elle rêve la nuit. C'est pour ça que ses yeux brillent quand elle en parle. Et elle tuera n'importe qui pour l'avoir.
_ Comment vous... ?
_ Comme je sais tout ça ? Vous la regardez pareil que moi, droit dans les yeux. Et vous voyez ce que valent les autres. Prenez soin d'Evaïn, le mit-il en garde avant de préciser : la mage. »
Sur ses mots il se tourna vers l'horizon, guettant les créatures. Luvian ne sut quoi dire. Il respecta le vœu du colosse et le laissa tranquille, retournant à la demeure où la mage devant encore se reposer. Il la trouva debout sur le seuil, regardant d'un œil fiévreux les cieux, mal emmitouflée dans sa cape. Il s'approcha aussi vite qu'il put pour la sommer de rentrer et pouvoir prendre soin d'elle. Mais d'un mouvement brusque elle l'esquiva et l'envoya malencontreusement heurter le chambranle de la porte. Surpris par la force d'une si frêle femme convalescente, il eut du mal à se remettre debout.
« C'est là... Le démon. Il est partout dans ce village... »
Luvian eut un frisson. Toute la tranquillité qu'il avait su instaurer en ces lieux était révolue. Il devait à présent faire avec et protéger en priorité ceux qui étaient devenus les siens. Brutalement la mage le coinça sur le pas de la porte, plongeant ses yeux d'un bleu livide dans les siens :
« Qu'est-ce que vous avez fait de cet endroit ? C'est mauvais ! Mauvais ! »
Après lui avoir crier dessus, elle se précipita à travers le village, sous l’œil complaisant de certains adolescents. Elle était légèrement vêtue sous la cape flottant dans sa course. Luvian bondit à sa suite, la peur au ventre. Elle se dirigeait droit vers la maison toute en pierre de la guérisseuse.
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