Chapter 14 : Close up
Le garçon tomba à la renverse, au milieu du parterre de fleur. Le père de Julian, sonné par l’impact qu’il venait de donner sur le mur, se redressa et brandit à nouveau la batte en direction du
garçon. Reculant comme il pouvait, le dos dans la terre, Lorenzo entendit à peine ce que lui hurlait l’homme fou-furieux. L’arbuste à ses côtés fut démoli pour les violents coups de batte et
envoyé quelques mètres plus loin. Profitant à ce que l’homme cherche à trouver un meilleur appui que la terre meuble, le garçon envoya un solide coup dans les jambes qui envoya son adversaire
droit dans les fleurs. Se redressant aussitôt, il attrapa la batte, se tenant au-dessus de l’homme désarmé. L’arme en main, il hésita deux secondes à laisser libre cours à la colère. Mais se
rendant compte qu’il n’avait encore reçu aucun coup, il envoya la batte par-dessus la haie. Le souffle court, il se tourna vers la mère et s’écria :
“C’est quoi tout ça ? J’étais juste venu voir Méline ! C’est pas vrai, mais vous êtes des malades ! Qu’est-ce que j’ai fait ? Moi, qu’est-ce que j’ai fait ?”
La femme, les yeux violacés par les pleurs, porta une main à sa bouche pour contenir une nouvelle crise de larmes. Son mari se redressa, attrapa Lorenzo à la gorge et le plaqua contre le crépi. À
le voir d’aussi près, le garçon se rendit compte qu’il avait pleuré autant que sa femme et que toute sa rage n’était animée que par un désespoir profond.
“C’est de ta faute, tu ne comprends pas ? Ce qui lui est arrivé, c’est de ta faute !”
Le visage de Lorenzo se décomposa. Il ne comprenait que trop bien de qui il parlait. Peinant à formuler sa question, en partie à cause de la boule qui se formait dans sa gorge, en partie parce
que celle-ci était écrasée par une main énorme, il bégaya :
“Qu’est-ce... qu... Elle est là ?... Dîtes moi qu’elle est là... Non, pas ça...”
Il se mit à trembler et des larmes jaillirent sans qu’il puisse les retenir. Il grimaça pour ne pas laisser les sanglots le submerger mais ses paupières n’empêchait rien de couler. L’homme fut
incapable d’aller plus loin et relâcha lentement son étreinte. Comprenant que le garçon ne savait même pas ce qui c’était passé, il ne savait comment le lui reprocher. Sa haine était toujours
présente mais il ne savait comment lui donner une autre forme que le désespoir. Lorenzo se dégagea d’un coup sec et tomba face à face avec la mère qui tenait un mouchoir pour tarir ses larmes, en
vain. Le garçon jeta un coup d’oeil à l’intérieur et vit Julian, dans le même état que ses parents, affalé au milieu d’un escalier, qui jetait de temps à autre un regard à l’étage.
Lorenzo se précipita à l’intérieur, passant par dessus son camarade de classe. À l’étage il repéra la porte de la chambre pailleté d’étoile affichant un poster de Confession of a Dangerous
Man. Tapant contre le battant, il pria Méline de lui ouvrir. Il n’y aucun réponse. N’en supportant pas plus, Julian dévala les escaliers et disparu au rez-de-chaussée. Lorenzo, incapable de
se faire une raison, continua à tambouriner la porte, sentant ses forces l’abandonner. Son front tomba contre le chambranle. Fermant ses yeux sous le poids des larmes, il murmura :
“Qu’est-ce qui s’est passé, bon sang... C’est pas vrai, qu’est-ce qui s’est passé... merde, c’est pas possible ! C’est pas possible...”
Il entendit alors du bruit, de l’autre côté de la porte. Animé tout d’un coup d’un fol espoir, il se remit à cogner contre le battant.
“Méline ? Est-ce que tu peux m’ouvrir ? Il faut que je te voie, Méline, s’il te plaît !
_ Non...”
Ses émotions se mélangèrent et formèrent un sentiment insupportable de soulagement et de consternation. Il tomba à terre, le dos contre le chambranle. Se prenant la tête entre les mains, il
essaya de trouver un moyen de la convaincre d’ouvrir.
“Méline... Tu peux me dire ce qu’y a bien pu se passer ?
_ Non...”
Incapable de se rendre compte de la gravité de ce qui avait bien pu y avoir, il s’accrocha à la première idée qui lui vint pour briser ce mur de silence et de bois qui les séparait. Essayant de
se souvenir de l’histoire exacte, il commença à raconter, luttant pour ne pas être interrompu par ses propres larmes :
“Quand il était en prison sur je sais plus quelle île, Mandela ne pouvait parler à personne. Les prisonniers politiques à l’époque étaient enfermés dans des endroits totalement à part du reste
des taulards. Et un jour il a commencé à parler à travers sa porte de prison à l’un de ses gardiens. Pourtant l’autre gars c’était un pur salaud, un xénophobe pur souche. Je... je sais pas ce que
j’ai fait... Si tu pouvais juste me dire quelque chose,... s’il te plaît...”
Il y eu un bref chamboulement dans la chambre, un froissement de drap. Puis le silence revint, insupportable. Lorenzo se tapa l’arrière de la tête contre la porte, avant d’entendre le même bruit
de l’autre côté. À l’ombre qui se glissait sous le battant, il comprit que Méline s’était traînée jusqu’à lui, restait assise elle aussi contre la porte.
“Méline... dis quelque chose...”
Il l’entendait respirer, à moitié paniquée. Son coeur lui fit horriblement mal. C’était d’autant plus insoutenable qu’il ne savait toujours pas ce qui avait pu se passer, et plus le temps filait,
plus l’horreur prenait d’ampleur. Il eut un sursaut quand d’un coup un murmure s’éleva :
“Qu’est-ce qui s’est passé, pour Mandela ?”
Trop content d’avoir eu une réponse, Lorenzo chercha à se rappeler la fin de l’histoire, séchant le plus vite possible ses joues pour ne avoir l’air larmoyant.
“En fait, ça dépend de la version. Le gardien a écrit un bouquin après qui expliquait comment grâce au dialogue qu’ils ont eu à travers cette porte il a comprit l’horreur des discriminations
raciales et tout ça, et qu’il est devenu un brave type. Enfin, ça c’est le gentil côté de l’histoire, le grand méchant qui au seul son de la voix d’un homme modèle devient lucide et repenti.
L’autre version accuse ce même gardien d’avoir profité de Mandela pour se faire du fric, en publiant son bouquin. Genre en se servant d’informations personnelles, en lisant son courrier et en
gardant pour lui ses lettres. Mandela a du faire une dizaine d’année là-bas, avant de passer une autre prison, ça fait pas mal de temps à discuter à une porte en métal...”
Quand il se tut, elle venait juste de se moucher le nez. Il ne savait quoi faire, s’il devait insister pour qu’elle ouvre ou qu’elle parle, ou s’il devait lui laisser le temps qu’elle y soit
décidée. Ne supportant ce silence, il opta en se mordant la lèvre pour la première solution :
“Est-ce que... est-ce que tu veux que je vienne ? Je... je sais pas quoi dire... je sais pas ce qui a pu se passer... je comprends que quelque chose qui... je sais pas...”
L’ombre sous la porte s’effaça. Il y eu un cliquetis, puis un bruit mécanique. Dans un murmure, il entendit : “Jure-moi que tu ne diras rien.”
Il le jura, en ravalant sa salive devenue amère. Il tremblait. Un peu de lumière parvint du battant entrouvert. Il faillit se mordre la langue en découvrant ce qu’on lui avait fait. Ses cheveux
avaient été ravagés à grands coups de ciseaux. Elle portait la marque d'estafilades partout où l’on pouvoir voir de la peau. Elle avait un hématome complètement noir sur le côté d’un oeil, de la
grosseur d’un point, et une longue cicatrice lui bordait toute la tempe. Elle était habillée d’une longue chemise de nuit qu’elle tordait de ses doigts fermement crispés au niveau du ventre.
Lorenzo se sentit à nouveau submergé par un capharnaüm de sentiment, luttant contre la révulsion face aux actes qu’on lui avait fait subir, ainsi que contre l’envie de la serrer le plus fort
possible dans ses bras. Il ne parvint à ouvrir la bouche que pour lui demander :
“Qui... qui a pu faire ça...”
Elle fit un signe négatif de la tête, de longs filets de larmes coulant sur ses joues. Ne contrôlant plus ce qu’il faisait, Lorenzo serra son poing aussi fort qu’il put et se mordit les phalanges
jusqu’au sang. Il s’approcha de Méline, et emmêla les pleurs de la jeune fille aux siens.
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