Je le regardais. Il me regardait. Un étranger. Il était étrange. Pas comme mon père. Pas de poils sur les joues. Des sourcils fins.
Des traits fins. Un petit nez. Des petites oreilles. Des grands yeux. Des cheveux brillants. Des cheveux lisses. Des bosses sur la poitrine. Et une chose bizarre à la place du pantalon. Je
regardais. J’étais naïf. Je ne comprenais pas. Je ne pouvais pas comprendre. Je voyais. Je voyais pour la première fois quelqu'un. Quelqu'un qui n’est pas mon père.
Je voulais parler. Je voulais dire quelque chose. Que savais-je dire ? Je commençais par prononcer deux mots auxquels l’inconnu
répondait :
- Toi.
- Moi.
- Qui.
- Oui.
Je ne savais pas parler. Je ne savais pas dire. Je ne pouvais pas savoir quoi dire. L’inconnu parla à ma place :
- Je suis une fermière,
Qui en plus écrit des vers.
Je pars écrire.
Toi, tu m’inspires…
Elle partit. J’étais seul à nouveau. Juste Moi et moi.
Je n’avais rien compris. Rien compris à ce que l’inconnu m’avait dit. Je pouvais dire une chose. Je pouvais dire que sa voix était
douce. Une voix agréable. Pas celle de mon père. La sienne. Douce. Toute douce. Sa voix m’avait apaisé. Une sensation. Une nouvelle sensation. Je n’avais rien dit. Je n‘avais rien pu dire. Plus
tard, je compris. Elle fut la première raison de mon adoration pour la poésie. Elle fut mon premier amour. Elle fut la première femme que je croisai. Une femme.
Le temps passait un peu. Un peu de temps passait. De nouveau, des pas avançaient vers moi. Il y avait d’autres. Il y avait d’autres
personnes. Il y avait Moi et des inconnus, et des inconnus et moi. Ils avançaient. Ils marchaient. Ils marchaient vers moi. Devant moi. Devant moi, ils me regardaient. Ils me regardaient. Ils me
regardaient étonnés. Ils se regardaient. Ils me regardaient. Ils se regardaient. Ils se parlaient. Me regardaient. Se regardaient. Se parlaient. Ils me regardaient. Puis, ils regardaient
derrière. L’inconnu aux bosses sur la poitrine courait vers nous. Ils me regardaient à nouveau. Ils la regardaient. Se regardaient. Puis, ils étaient tous les trois à me regarder.
Ils me faisaient des signes avec leurs mains. Ils rigolaient. Le rire. Je ne connaissais pas le rire. Ils étaient tous les trois
devant moi à me regarder. A me faire des signes. Le plus grand était le père. Il me regardait. Il dirigeait ses mains vers lui. Il me disait « Frank ». L’autre inconnue était la mère.
Elle me regardait. Elle dirigeait ses mains vers elle. Elle me disait « Anna ». La mère. Oui. La mère. Je n’avais pas de mère. Et le simple fait que j’en avais une me brisait le cœur.
Ma mère. Pas de mère. La plus jeune était leur fille. Elle me regardait. Elle dirigeait ses mains vers elle. Elle me disait « Sabrina ». Elle s’approcha de moi. Ses lèvres. Ses lèvres
se posèrent sur mes joues. Nouvelle sensation. Une sensation. Cette sensation me procurait un courant de chaleur. Un courant de chaleur qui parcourait mon corps tout entier. C’était la première
fois. La première fois qu’une douceur se posait sur mon corps. Le premier souvenir de la douceur de deux peaux qui se touchent. Mes yeux, mon âme, mon esprit, mon être ne pouvaient que
l’aimer.
Tous les trois me regardaient. Ils attendaient. Qu’attendaient-ils ? Ils attendaient que je leur donne ce qu’ils m’avaient donné.
Ils se regardaient à nouveau. Se montraient du doigt et répétaient leurs prénoms. Mon père. Je me rappelais mon père. Je les regardais. Je dirigeai mes mains vers moi. Je leurs dis « Ti
mec », en claquant des doigts. Ils se regardaient. Ils me regardaient. Ils souriaient. Un sourire gêné. Je les fixais pendant qu’ils se parlaient. Ils me regardaient à nouveau. Tous les
trois me montraient du doigt. Ils me dirent en cœur : « Bastien ». Je sus plus tard, que le fils et le frère qui n’était pas né, devait se prénommer Bastien. Bastien. J’étais
Bastien. Bastien était moi. Il y avait Bastien et les autres, les autres et Bastien.
Ils m’ont tout de suite adopté. Les choses allaient très vite maintenant. J’avais un nom et un prénom. Personne ne retrouva la cabane
dans la forêt. J’avais l’interdiction de retourner là-bas. Alors, j’avais préféré dire que je ne savais pas où mon ancienne habitat était. Je ne voulais pas qu’on retrouve mon père. Papa. Je ne
voulais pas qu’on retrouve mon passé. Je ne voulais rien dire. Je voulais seulement être au présent. Jamais, on ne trouva quelque indice sur moi. On ne savait rien. On m’avait donné un âge. Le
médecin estimait ma morphologie d’un adolescent de quatorze ans. Avais-je plus ? Avais-je moins ? Ma mère. Je n’ai jamais rien appris sur elle. Ma nouvelle vie m’avait appris à aimer.
J’avais appris à aimer la femme qui m’avait portée en elle. Ma mère. Cette femme que je n’ai jamais connue. Ma mère qui m’aurait aimée ou peut être pas. Cette femme qui aurait été la première à
poser ses lèvres sur mes joues. Celle qui l’aurait fait tous les jours. A chaque fois que je l’aurais croisée dans la même maison, même dans la même
pièce.
J’apprenais vite. J’étais de plus en plus civilisé. Je savais lire, écrire, compter, manger avec des couverts et boire dans un verre…
Mais mon histoire. Mon histoire, ce n’est pas cela. Mon histoire. Mon histoire, c’est autre chose. Mon histoire est une quête. Mon histoire est une obsession. Une réalité ? Un
imaginaire ?
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