Archives Florent

Mardi 29 janvier 2008



Dans le cadre des Défis de DesLyres





The Rossi Family Affairs





Par Florent Gaillard









Adaptation d’une idée en vue d’un scénario de film


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Mardi 29 janvier 2008

Chapter 1 : Fabio


À travers la baie vitrée, une petite fille observait les grandes personnes allongées sur les transats au bord de la piscine. Rongeant l’oreille de son doudou, elle écoutait les conversations étouffées par le verre. Le plus imposant des hommes rognait un cigare, dans un caleçon de bain ocre et noir. Penché sur une table roulante, il fit glisser quelques glaçons dans un liquide aux couleurs vives. Rajustant ses lunettes de grande marque, il revint s’asseoir dans sa chaise longue, laissant de grosses traces de pas humides sur la terrasse fumante. Une fois confortablement en place il retira son cigare de la bouche et s’adressa à l’homme à ses côtés à l’aide de grands gestes :

“Je te le demande moi, et je te parle pas de politique. C’est dans le monde d’aujourd’hui, t’y peux rien ! Faut que tu te poses la question, qu’est-ce qui peut protéger nos familles, là, maintenant. Parce qu’on peut répondre qu’on fait appelle à la Famiglia, mais c’est de la protection générale, la communauté. Non, moi je parle de l’immédiat, de sa propre maison. Y a des malades partout : faut voir les films ! Et là, si tu veux protéger ta famille, hein, tu fais quoi ? Parce que moi, je vais me placer là, c’est ça que je vais fournir. Parce qu’on pourra toujours chercher la dernière sécurité, on s’en tape des flics. C’est des fonctionnaires qui gâchette aussi bien les citoyens que la vermine. Ils comprennent rien quand on leur parle de la communauté. Les alarmes, tu vas faire quoi avec ton bip-bip qui sonne pendant qu’un malade va te trancher ta gamine ? Hein ? Non, moi j’ai la solution. Du vrai, et du lourd. Hein, toi, tu ferais quoi ?”

L’homme interrogé, visiblement mal à l’aise, essaya de balbutier une réponse. Comme il ne connaissait pas la réponse attendue, il voulu se rattraper en usant d’un discours lèche-botte approprié. Hochant de la tête, il fit quelques gestes évasifs de la main pour gagner du temps.

“Mais, tu sais, Fabio, pour ça, c’est toujours toi qui a les meilleures idées. Je suis sûr que t’as un truc imparable. Hey, ta Famiglia, c’est pour ça qu’on se fie toujours à vous. Y a personne de mieux. C’est pas possible de passer avant vous. Même si on voulait, c’est pas possible.

_ Tu vois, t’as une petite tête et elle te sert pas beaucoup, déclara calmement Fabio en grattant sa poitrine où des poils blancs luttaient pour s’imposer dans le maquis clairsemé. Je te parle pas de nous, je parle de l’immédiat. Imagine, t’as des emmerdes. Nous on peut s’arranger, faire une descente en prévention. Mais si t’as des Blacks qui d’un coup débarquent chez toi, une fourgonnette avec des nazis, pam, un coup dans le trottoir, ils vont débarquer et foutre le feu, ils ont des couteaux, ils peuvent flinguer toute ta famille, et toi, qu’est-ce tu peux avoir de plus ? Qu’est-ce que tu voudrais que je te file pour que tu puisses te protéger ?

_ Ben, je sais pas, si t’as des mitraillettes et...

_ Mais qu’est-ce tu me dis ! Ils en ont, je te dis ! Tu vas pas les battre avec la même chose qu’eux ? Faut que tu les écrases. Faut que t'aies un truc supérieur à ce qu’ils peuvent avoir. Et moi, je peux te filer l’arme qui va tout te résoudre. Un seul coup, et bam, ces blackos pourront même pas égratigner l’herbe de ton jardin.”

Tirant rapidement sur son cigare il le leva bien haut pour ménager son effet et déclara :

“J’ai récupéré un chargement de bazookas. Ouais, ça, c’est une arme qui détonne. T’as juste besoin d’un coup et tu calmes n’importe quoi. En plus, je te les fais en double avec un prix mon vieux, jamais tu seras mieux armé à moitié avec un autre. T’en as déjà de côté, y a qu’à avancer la monnaie. Imagine le truc, quoi ! Un bazooka, tu te pointes avec ça alors que ces sauvages essayent de sortir de leur carcasse de bagnole à la con, et t’as plus que de la fumée comme emmerde.”

La petite fille qui guettait derrière la baie vitrée se décida à s’avancer sur la terrasse. L’oreille du doudou n’était plus qu’un morceau de tissu olivâtre gorgé de salive. Fabio, la voyant se rapprocher, lui passa tendrement une main dans les cheveux puis se tourna vers l’autre homme :

“Tiens, c’est ma plus petite. Lui manque plus qu’une couronne de princesse. Qui n’aurait pas envie de la protéger ? Ouais, tu me fais confiance. Moi je te dis, le bazooka, c’est l’avenir.”


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Mardi 29 janvier 2008

Chapter 2 : Loretta




Une pluie de grains de sésame tomba sur le plat finalisé. L’assiette fut tourné d’un quart de tour pour qu’une main habile dépose une feuille de menthe au coin de la sauce et de la viande. La porcelaine décolla du rebord et fut déposée sur une table roulante aussitôt mise en mouvement. Traversant la cuisine aseptisée, l’assiette fut attrapée sans ménagement par une autre main, glissant dans un conduit ouvert sur la salle principale du restaurant. Un serveur s’en saisit, attrapant une seconde assiette dans l’autre main. Le plat passa au-dessus des tables surchargées et des crânes aux chevelures soignées, terminant sa course sur la table d’un homme et d’une femme retirés dans l’un des coins du restaurant, comme reflués de la masse étouffante des signes extérieurs de richesse.

L’homme s’écorchait les doigts en regardant sans cesse par-dessus son épaule. La femme faisait tourner un couteau à l’aide de son doigt, sans tenir compte de l’assiette qu’on venait de lui servir. Absorbée par l’éclat du métal, elle était totalement indifférente au reste de la salle, y comprit vis à vis de l’homme nerveux qui cherchait à attirer son attention. La tentative de discrétion de son compagnon faisait de lui l’attraction principale des tables voisines, outrées d’un tel manque de maintient. Il s’avança maladroitement par-dessus la table pour manifester son besoin de parler. Sa mine blafarde et la sueur au front donnait de lui une image proche d’un junkie. D’un coup de tête vers l’extérieur, l’oreille frôlant l’épaule, il déclara : “Tu sais... je crois que j’ai fait une connerie.”

Il s’empara de la salière et commença à gratter contre le fermoir métallique. La jeune femme tourna enfin vers lui son visage long et lisse. Ses cheveux noirs lui tombaient dans le cou, son nez donnait une pointe à son profil et ses yeux luisaient d’une lueur folle. Son air ennuyé ne masquait en rien l’inquiétude qu’elle provoquait dans le regard de l’homme en face d’elle.

“Tu m’avais promis que tout irait bien, je t’avais dit que ce ne serait pas facile, tu m’as dit que je ne devais pas me faire de soucis, je t’ai dit que tu ne savais pas ce que tu faisais. Je sais : tes hommes étaient sûrs, ton plan était parfait, tes appuis imparables. Pourquoi je t’écoute encore ? demanda-t-elle alors que ses yeux se firent encore plus menaçants.

_ Mais c’est pas là que ça a foiré. C’est un fichu concours de circonstances. Y avait pas d’embrouille, on le faisait hors de la ville. On pouvait pas louper le camion. Le barrage était prêt, les gars en embuscade, y avait qu’à maîtriser ce chauffeur. Et, merde, cet abruti a préféré forcer le passage. Il savait qu’on lui ferait rien et il a quand même forcé le barrage.”

L’homme fit tomber la salière, incapable de maîtriser son geste. La jeune femme s’en empara d’un geste vif, plantant ses ongles dans la main de son compagnon. Méthodiquement, alors qu’elle écoutait le récit des événements de la veille, elle défit entièrement la disposition des couverts pour les remettre de nouveau en leur juste place, ce qui faisait sursauter l’homme au moindre cliquetis.

“Y a eu une course poursuite, et ça c’est fini aux entrepôts, derrière la gare.

_ Et alors ? répliqua-t-elle.

_ C’est sûr le territoire de ton frère. C’était l’accord que j’avais avec lui. Tout ce que je voulais, tant que c’était pas sur votre terrain. Fallait que ça soit en dehors, ne pas attirer l’attention. Je... y a eu une fusillade, tu sais... Je suis parti avant la fin. Tu pourrais le dire à Fabio, tu pourrais...

_ Je croyais que tu étais trop important à ses yeux, qu’il ne pouvait rien te faire.

_ Oui, mais là j’ai peur, j’ai vraiment merdé... Ils vont vouloir ma peau...”

L’homme lui envoya un regard suppliant, hystérique, heurtant les couverts que la jeune femme venait de disposer avec soin. Contenant sa fureur, elle respirait lourdement, ses doigts se refermant dans son sac à main. Elle avait un revolver directement pointé sur lui, la gâchette brûlante sous l’index. Elle n’avait besoin que d’une infime pulsion pour mettre fin à tout cela quand une femme huppée assise derrière elle demanda sur un ton aigre s’ils pouvaient cesser de faire tant de bruits. Prise de cours dans sa démence, la jeune femme délaissa la gâchette et se leva précipitamment pour aller s’enfermer dans les toilettes du restaurant.


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Mardi 29 janvier 2008

Chapter 3 : L’Homme de main




Loretta fit couler l’eau dans l’un des bacs, sans y toucher. Regardant la cascade se déverser directement dans le goulot, elle essaya de contrôler sa respiration, les doigts crisper sur le rebord de l’évier. Une femme passa derrière elle, lui jetant un regard gêné. Doucement, Loretta tourna la tête, laissant à l’intruse le temps de sortir. Son regard plein de haine termina sa course sur la porte ballante, ricochant dans le vide de la salle d’eau. Ses longs cheveux lui tombèrent de chaque côté de la tête alors qu’elle s’approchait du miroir. Le reflet limpide lui renvoya ses traits fragiles et purs. Sa colère s’était dissipée. Elle plissa les lèvres jusqu’à voir ses gencives, examina l’intérieur de son sac à main, puis glissa machinalement un objet dans le haut de sa manche. L’ustensile envoya un bref éclat argenté avant de disparaître entre la peau et le tissu. La jeune femme s’écarta du rebord, puis lorgna son reflet, penchant la tête d’un côté puis de l’autre. Hochant faiblement de la tête, elle se décida enfin à sortir.

Un serveur bloquait la porte des toilettes, faisant patienter quelques clientes mécontentes. Quand Loretta passa à ses côtés, il s’écarta pour la laisser passer. Les autres femmes profitèrent de la voie libre pour s’engouffrer par le chambranle ainsi libéré. Le serveur s’avança d’un seul pas, tenant à son bras le linge blanc conventionnel et demanda d’une voix que les années avaient façonner à servir plus influents que lui :

“Avez-vous besoin d’aide ?

_ Attendez là.”

Loretta reprit sa marche déterminée, laissant le serveur parfaitement immobile, et traversa à nouveau le restaurant pour se retrouver face à la table où l’homme l’attendait toujours, suant des mains et le souffle court. Il voulu s’excuser pour son attitude peureuse mais le regard vif de la jeune femme fut aussitôt interrompu par la moue dédaigneuse de la femme huppée à la table voisine. Délaissant le mépris que lui inspirait son compagnon d’un repas, elle leva haut la tête en direction de la bourgeoise indignée qui s'apprêtait à la fustiger d’un commentaire moqueur. La femme assise n’eut que le temps d’ouvrir la bouche. Loretta, crispant à peine ses lèvres, déplia le rasoir en argent ciselé qu’elle venait de faire tomber dans sa main, et l’envoya riper en travers de la gorge de sa victime d’un geste ample et précis. Des tâches sanguines s’étalèrent sur une longue diagonale allant jusqu’au plafond.

Faisant demi-tour, elle quitta la salle d’un pas imperturbable. En passant de nouveau devant le serveur, elle déposa le rasoir sur le linge blanc qu’il lui tendait. L’arme fut immédiatement enveloppée dans le tissu. Le serveur quitta sa position impassible dés qu’il l’eut reçue, nettoyant la lame. Il traversa les cuisines, le rasoir encore dans la serviette tachetée de sang. Sortant par la porte de secours, il se débarrassa de sa veste et de sa cravate, jetant le tout ainsi que le linge maculé dans la première benne à ordure. Il se dirigea vers la limousine qui patientait à l’accès de la ruelle et prit place au volant. Il enfila rapidement sa veste de chauffeur et jeta un coup d’oeil derrière lui. Sur la banquette arrière, Loretta patientait en dévisageant les passants, à l’abri des vitres teintées.

La voiture démarra et la peluche de requin accrochée au rétroviseur interne se mit à heurter régulièrement l’intérieur du pare-brise alors que devant elle défilait les rues de la ville, emplies de la faune indigène anonyme et constamment pressée. La peluche se stabilisa face à un immense portail qui s’ouvrit automatiquement, puis tressauta alors que la voiture s’engagea dans une allée de gravier. Loretta tendit la main à l’avant pour récupérer son rasoir, puis s’extirpa de la limousine pour disparaître sans un mot en haut de l’escalier de marbre. Sa silhouette se fondit dans la lumière aveuglante provenant de l’intérieur de la maison.

La peluche de requin fut de nouveau prise de convulsion tandis que la voiture retraversait la ville. Elle ne fut apaisée qu’en apercevant le complexe scolaire luxueux où tous les enfants ultra-riches de la ville passaient leur scolarité, de la maternelle aux études secondaires.


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Mardi 29 janvier 2008

Chapter 4 : Lorenzo




Le milk-shake traversa la table, coupant la conversation des deux étudiants. La jeune fille haussa des épaules pour excuser la maladresse du serveur et tira à elle le grand verre plein à ras bord. Ouvrant de grands yeux abondamment surlignés par du fard à paupière, elle se mordit la lèvre inférieure, posant ses bras nues sur le rebord de la table, toute ouïe au discours de l’autre étudiant. Cherchant où il en était, Lorenzo se recroquevilla sur lui-même, le menton renfoncé dans le cou. Puis, se souvenant de la scène qu’il venait de décrire, il se déplia, son regard s’illumina et il reprit sa diction saccadée mais passionnée :

“C’est comme dans Man On Fire. Le personnage a tout un background plus ou moins militaire, d'homme d’action. Il fuit ses démons et se retrouve forcément sous le feu en essayant de se ranger. Et c’est là qu’un ami intervient, ça doit être à Radha Mitchell qu’il dit ça... Enfin, le genre de protagoniste qui symbolise tout le passé du personnage principal pour éviter d’avoir à expliquer pendant des heures tout le passif de guerre et tout ça... Euh, je crois que c’est Christopher Walken qui joue le rôle de l’ami “du passé”, tu sais, celui qui jouait déjà le militaire dans Pulp Fiction, celui qui refile la montre du père de Bruce Willis quand il était gamin... Enfin, peu importe, Christopher Walken est là, sûrement sur une terrasse, il parle à la femme, Radha Mitchell, et dit du ton très sentencieux d’Hollywood quand le héros va balancer sa morale ou la petite note d’humour qui fait passer le goût du sang : Lui, son art c’est la mort. Et là il s’apprête à accomplir son chef d’oeuvre.

Je viens de remarquer mais ça fait quand même bien penser à Payback, avec Mel Gibson. Le type qui revient et qui dégomme tout. Bon, même si la vengeance n’est pas la même et que le film est sacrement plus dégueulasse à voir. Je me demande si c’est pas le même scénariste d’ailleurs... Enfin, doit y avoir une demi-douzaine d’année entre les deux. Mais bon, celui de Tony Scott est beaucoup plus esthétique à voir, puisque dans les scènes de mort il y a un gros travail sur la coloration des images et le fond sonore pour en faire plus un objet d’art qu’un impact choquant. Alors que le but de Payback c’était vraiment de lancer une ambiance glauque, genre la scène d’ouverture de Black Rain avec un bleu très sale et sombre. Tient ! Black Rain, celui-là il montre bien la différence entre Tony et Ridley Scott. Le premier fait de Michael Douglas un vengeur à moto au Japon, l’autre fait de Denzel Washington un ange de la mort au Mexique. Même s’il doit y avoir une vingtaine d’année de décalage entre les films, on comprend vite lequel est le génie.”

L’étudiante avait gardé son sourire admiratif, cherchant dans sa pauvre filmographie ce qui pourrait se rapprocher de l’obscur dissertation. Profitant d’un silence, elle tenta timidement :

“Et c’est lequel des deux qui a fait Kill Bill ?”

Les joues du garçon semblèrent tomber de plusieurs centimètres, entraînant le sourire passionné et la lueur vive du regard dans leur chute. L’étudiante se mordit violemment la lèvre inférieure, consciente qu’elle venait de faire une gaffe, sans comprendre laquelle. Dans un soupir déconfit, Lorenzo lui expliqua : “Kill Bill, c’est de Tarantino. Reservoir Dogs, Pulp Fiction...”

Il essaya d’avoir un sourire condescendant pour masquer sa déception, mais il se rendit rapidement compte que ça ne servait à rien. Pour chasser le malentendu, il demanda ouvertement :

“Il t’a payé combien ?”

Comme elle ne répondit pas, ne voulant pas commettre une autre gaffe, il insista en montrant qu’il n’était pas dupe :

“Mon père, combien est-ce qu’il t’a payé pour venir me parler ? Je t’en donne autant.

_ Deux cents dollars.”

Lorenzo sortit les billets de sa poche, laissant en plus un pourboire conséquent au serveur de la cafétéria. Puis il se leva, s'apprêtant à rejoindre le chauffeur de la famille Rossi qui devait déjà l’attendre. Pour ne pas faire de la peine à la jeune fille, il ajouta avec un sourire franc :

“On se reverra peut-être. Sans que ce soit prémédité. À plus tard.”


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Jeudi 31 janvier 2008

Chapter 5 : La Demeure des Rossi


N’ayant pas dit un mot du trajet, Lorenzo passa la porte et fut noyé dans la lumière aveuglante du hall d’entrée. Le chauffeur rangea la limousine et suivit les pas du fils Rossi, ramassant au passage ses affaires échouées en plein milieu du passage. L’adolescent quand à lui venait de faire un rapide tour à la terrasse, faisant immédiatement demi-tour en apercevant son père affalé dans l’une des chaises longues. Sa tentative pour passer inaperçu échoua aussitôt quand sa petite soeur cria son nom et se précipita sur lui. Elle lui enserra les jambes, l’empêchant d’échapper au sourire paternel de satisfaction auquel il répondit par un bref rictus. Dévissant son cigare de sa bouche, Fabio lui demanda, sûre de connaître déjà la réponse :

“Alors, bien ta journée ? Tu as fait des rencontres ?”

Lorenzo lui envoya un regard noir qui se perdit dans le vide. Dans une absolue conviction d’avoir oeuvré pour le bien, le mafiosi ne voyait que sa propre satisfaction sur le visage de son fils. Il s’apprêtait à le serrer à son tour dans ses bras quand l’adolescent réussit à se dégager de l’emprise de sa petite soeur. Il tourna les talons aussi sec en répliquant :

“Tu as perdu deux cent dollars.

_ Quoi ? Comment ça ?”

La petite fille, ayant eu son avoir en câlin, retourna s’amuser au soleil, près de la piscine. Son père en revanche refusa d’abandonner la partie, restant quelques seconde incrédule, le cigare pendouillant dangereusement vers le luxueux tapis à ses pieds. Écrasant le moignon de tabac sur la première chose qu’il eut sous la main, une photo de ses beaux-parents, il s’élança d’un pas furieux à la suite de son fils, prenant les murs impartiaux à témoin :

“Mais qu’est-ce qui ne va pas chez lui ?”

Puis, s’arrêtant essoufflé au palier du premier étage, il cria entre deux pertes de souffles :

“Qu’est-ce qui n’allait pas ? C’était pas ton style ?”

Son fils s’arrêta net, un pied entre deux marches. Il reformula intérieurement plusieurs fois ce qu’il voulu dire, s’embrouillant dans les mots. Au bout de quelques secondes il appuya le bout de ses doigts contre ses yeux fermés, refoulant au mieux la rage qui l’animait :

“Lâche moi les baskets, d’accords ? Tu veux que je te dise : elle était superbe. Et c’est ça le problème ! Tu pourris tout avec ton fric, avec ton haleine qui sent l’argent crade à plein nez. Laisse-moi respirer, tu peux faire ça ?”

Et claquant une porte de l’étage supérieur il mit le plus de distance possible entre lui et son père. Passant par le sauna, il croisa un homme seulement vêtu d’une serviette de bain, allongé sur une table à UV. Le poids des années se reflétait dans une myriade de reflets bleus tout autour de la pièce. Les rides de la peau donnaient des vagues aux ombres. Sans trop s'approcher de lui on pouvait apercevoir un trou dans la nuque, de la taille de la balle que l’on avait dû extraire pour lui sauver la vie des dizaines d’année plus tôt. Une masseuse se tenait à ses côtés, complètement nue et parfaitement liftée. Elle était à peine plus âgée que Lorenzo. L’adolescent détourna automatiquement son regard et passa son chemin, lançant un bref salut dont l’écho fut étouffé par le ronronnement des machines sophistiquées.

“Salut papy.

_ Salve, Lorenzo. Fais gaffe à ton père, il est sur les rails en ce moment.

_ C’est quoi cette fois ?

_ C’est même pas lui. Je sais pas quel neurone a flanché sur ce coup-là, mais on lui a sucré toute une cargaison d’arme à feu. Du gros calibre apparemment. Il cherche un pigeon pour aller les récupérer. Forcément, comment tu veux qu’il en trouve ? Mama mia, qu’est-ce que j’ai fait pour qu’il ai la maledizione. Il a un broyeur à la place des mains, c’est pas possible...”

Lorenzo hocha la tête, se mordant les lèvres. Puis il quitta la pièce.

Par DesLyres
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Samedi 2 février 2008

Chapter 6 : Sinatra

Une heure plus tard, le grand-père congédia la masseuse et se leva, épuisé par sa séance. Il avait une merveilleuse sensation de compote à la place du dos. Il en avait des frissons jusque dans le vide de sa nuque. Alors qu’il entrait dans son bureau, habillé en parfait costume d’homme important, il se passa machinalement une main sur l’impact de la balle. Superstition ou simple toc, il n’avait jamais pris le temps de se poser la question. Mais à chaque fois qu’il devait s’occuper d’affaires, le même réflexe le prenait et il ne s’en rendait compte qu’une fois sa main sur les boursouflures de chair, les souvenirs affluants de cette sale nuit et de la fusillade qui en avait découlé. Un goût de cendre empoisonna sa salive et ses lèvres se fendirent d’un rictus mauvais. Il s’approcha du vieux lecteur de trente-trois tours pour insérer un disque. Les premières notes légères envahirent la pièce feutrée. Tournant le dos à son bureau, Angelo Rossi fit quelques pas alors que la voix de crooner de Sinatra ricochait sur le pan vitrée du dernier étage de la demeure.

Dehors le jardin s’étendait à perte de vue. Des haies séparaient différentes aires, amenant jusqu’au petit lac, passant à côté des cours de tennis, revenant sur la terrasse, se perdant dans un faux labyrinthe. Dans un coin il aperçut son petit-fils, Lorenzo, qui rêvassait, un bouquin à la main. En tant que grand-père il était fier de lui, même s’il regrettait l’affrontement père-fils qui s’envenimait de jour en jour. Avec Fabio ils étaient fait d’une âme si différente qu’ils ne pourraient jamais s’entendre. Et cette situation tendait à éloigner Lorenzo de l’entreprise familiale, de la Famiglia.

Il y eut de l’agitation autour de la piscine et le regard de maître des lieux dévia jusqu’à apercevoir son fils et sa petite-fille en grande discussion. Par une commande électronique il replaça la tête de lecture en début de piste sonore. Alors qu’il observait Loretta menacer son père à coup de grands gestes hystériques, les voix de Sinatra et de sa fille emplirent l’air à nouveau. En bas, Fabio répliquait en mâchouillant son cigare, se servant d’un tire-bouchon dont la bouteille lui encombrait l’autre main pour menacer sa fille à son tour. La chorégraphie d’insultes et de défi à laquelle se livraient ses descendants allait en rythme avec la chanson. Alors que le refrain parvenait à ses tympans, Loretta fit un pas en arrière, manquant de passer par dessus le rebord de la piscine.

And then I go and spoil it all
by saying something stupid
like : “I love you”


Angelo sa passa une main sur le vide de sa nuque. De ce côté-ci aussi il allait falloir agir. Ses petits-enfants n’avaient plus le respect craintif des aînés, ni la foi en leur cause. Mais s’ils n’avaient comme seul modèle de la Cosa Nostra leur propre père, comment leur en vouloir. Peut-être qu’en se montrant plus sévère avec celui-ci les choses se répercuteraient et rentreraient dans l’ordre. Au fond, il n’y croyait plus lui non plus. Le téléphone se mit à sonner. Il prit le temps de s’asseoir à son bureau, appuya sur sa commande électronique pour lever la tête de lecture. Quand le silence n’eut pour seul ennemi que la sonnerie du combiné, Angelo décrocha.

“Oui ?... Merci, oui... au restaurant, dîtes-vous ?... Qui ça ?... Présentatrice d’émission ? Et, alors ? Qu’est-ce qu’on peut bien avoir à faire d’une telle greluche ?... Qu’elle était son importance, son influence dans l... C’est pas vrai... Oui, bien sûr... Merci de votre appel, je vais voir ce que je peux faire. Je peux vous voir en fin de journée ?... C’est entendu.”

Il reposa le combiné en douceur. Même Sinatra ne sera pas de secours sur ce coup-ci. Loretta avait fait de gros dégâts avec ses rasoirs, comme à son habitude. Sauf que cette fois la mauvaise personne était passée sous ses lames. Il allait forcément y avoir des répercutions.

Par DesLyres
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Samedi 2 février 2008

Chapter 7 : Fuite

Les éclats de voix étaient parvenus jusqu’à lui. Lorenzo n’avait pas encore croisé sa grande soeur ce jour-là. Au son de sa colère, elle avait du passer une mauvaise journée. Encore l’une de ses crises qui mettaient en pièce tout ce qu’elle touchait. Il n’aimait pas être témoin de ces moments-là car rien ne pouvait la calmer. Il en avait encore des fourmis dans les bras en pensant à la fourchette qu’elle avait réussi à lui planter une fois dans le tendre de l’avant-bras. La seule chose qui le faisait sourire dans le cas présent, c’était que son père soit la victime de sa furie. Ne pouvant en supporter plus, il laissa tomber le livre qu’il était en train de feuilleter au milieu de l’allée. Se dirigeant vers la maison, il décrocha son portable et appela un numéro au hasard. Julian, un frenchie qui habitait pas loin de la colline aux célébrités. L’un de ces trouillards, fils d’un homme d’affaire quelconque, qui ne restait en sa compagnie que pour la relative protection qui entourait obligatoirement tout fils de mafieux renommé. Avant même qu’il n’ai décroché, Lorenzo entendait malgré lui le ton hypocrite et craintif de sa voix.

“Ah, salut, Lorenzo. C’est une bonne surprise, hein. Qu’est-ce que tu fais, t’as besoin d’aide pour ta dissert de demain ?

_ Jul’ ?

_ Oui, tu peux tout me demander, hein !

_ Combien de fois je t’ai demandé de faire mon boulot à ma place ?

_ Euh, jamais, pas encore, je veux dire, enfin, je peux, hein, si ça t’arranges.

_ Jul’ ? J’ai pas besoin qu’on me lèche les bottes. Je voulais savoir si tu pouvais réunir du monde. Ce serait cool qu’on se fasse une soirée sur les docks.

_ Ah, ouais. Ben ce serait sympa, hein, tu vois, y a la dissert et je suis pas sûr, de hein, tu vois ? Enfin, si tu veux, je peux appeler d’autres gars pour toi, hein...”

Lorenzo soupira. Ce pauvre type ne vivait que pour satisfaire le besoin boulimique de résultats de son père. Julian n’était qu’un rouage d’un monde voué à la rentabilité et s’en accommodait avec un empressement plus dégoûtant qu’un chien déterminé à prouver sa fidélité. Or Lorenzo ne se sentait pas de rester dans l’ambiance poisseuse de fric et de luxe cette nuit. Il lui fallait absolument de la compagnie, même celle d’un brave toutou à qui il préférerait donner un solide coup de pied pour lui apprendre à se rebeller.

“Jul’ ? Je te fais ta dissert si tu viens ce soir. T’appelles qui tu veux, je m’en fiche.

_ M...

_ Pas de ça. On se donne rendez-vous d’ici une demi-heure.

_ M...

_ Jul’ ? dit Lorenzo en serrant les dents. Tu me fais pas ce coup-là. Je compte sur toi. Et si ton père fait une réflexion, tu lui d’aller se faire f...”

Il raccrocha avant d’entamer une longue série d’insultes dont Julian n’aurait pas compris la moitié. Au moins ainsi il y aurait des chances que le message soit passé. Il récupéra de quoi abreuver les fayots que Julian allait ramener, puis il se dépêcha de s’engouffrer dans le garage. Il chercha la vieille mobylette que son grand-père avait utilisée pour ses premiers boulots, parmi les voitures de luxe et de collection qu’il exécrait. Au moment où il récupéra la clé de contact de l’engin, il entendit un bruit derrière lui. Prêt à se défendre à coup d’invectives et de malédictions italiennes, il se retourna. Au bout du garage se trouvait l’homme de main qui servait de chauffeur à la famille Rossi. Il fit juste un signe de tête, le remerciant par avance de son silence. Il attrapa un deuxième casque, fixant tout son barda derrière lui. La porte coulissa dans un faible ronronnement, le laissant filer sans trop de bruit. Il imagina avec une satisfaction presque malsaine il imagina le scandale qu’il y aurait lors du sacro-saint repas du soir quand son père s’apercevrait de sa fuite. Comme pour se justifier, il haussa des épaules. C’était loin d’être la première fois, il s’habituera.

Par DesLyres
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Dimanche 3 février 2008

Chapter 8 : Méline

Deux ou trois gars étaient déjà arrivés. Lorenzo se maudit silencieusement d’avoir fait appel à Julian. Ce type était si trouillard qu’il n’avait osé demander de venir qu’aux petits chiens à papa dans son genre. Au complexe scolaire, la moitié des personnes le craignait. L’autre moitié avait carrément la trouille. Les rares qui ne lui faisaient pas de lèche-botte avaient déjà fait de la prison ou avaient bossé pour son père. Des ratés ou des fayots. Il fut surpris quand Haussman se pointa au bout du quai. Il le salua et s’approcha de lui. Son jean troué n’allait pas avec le reste de ses habits fahion, et encore moins avec sa dégaine de nettoyeur tout droit sorti de Léon.

“Qu’est-ce tu fais là , Lorenzo. T’es avec les morbacks ?

_ Ah, c’est pas Julian qui... forcément... Tu veux te joindre à nous.”

Haussman se pencha sur le côté pour voir la série de tignasses coupés dans les normes. Son regard suffisait à dire ce qu’il pensait de l’idée. Mais n’ayant sans doute rien de mieux à faire, il alla se servir en bière et pris place sur un chargement de caisses. Les pieds à la hauteur des lunettes de l’un des fayots, il prit Lorenzo à part. Les fils à papa se tenaient à moitié dans l’ombre, n’osant faire le moindre bruit qui gênerait leur conversation.

“C’était quoi ton rendez-vous de tout à l’heure ?

_ Rien. Pas moi.

_ Ah ouais ? Faudra que tu me refiles son numéro.

_ Pas sûr que ce soit dans son intérêt à elle.

_ Profites-en, tient. Si ton père était pas ton père, pas sûr que tu puisses me vanner autant.

_ Ben tient. C’est pas ça qui t'arrêterais. Tiens, y a le roi des fayots qui arrive.”

Julian descendit de sa voiture. Haussman et Lorenzo restèrent le goulot coincé dans la bouche quand une fille sortit à son tour. Bien plus jeune qu’eux tous, elle suivait le fayot comme son ombre. Les autres regards suivirent ceux des deux adolescents principaux. Julian, un peu gêné, s’excusa avant même que quelqu’un ai pu lui faire un reproche :

“Désolé, c’est ma soeur. J’ai pas pu expliquer à mon père que j’allais dans un endroit, enfin... dans un endroit comme ici, alors... mais elle dira rien, hein, c’est promis.

_ Déstresse, mon gars, qu’est-ce qu’on fait de mal ? demanda Haussman, descendant de son perchoir. Comment s’appelle cette jolie frimousse ?

_ Occupe-toi de celles que tu as mises sur le trottoir, pauvre clown.”

Un long silence s’installa après la réplique cinglante de la jeune fille. Bien qu’elle se fut immédiatement caché derrière son frère, elle défiait encore l’imposant garçon qui avait eu l’indélicatesse de s’adresser à elle. Il y eu un ricanement dans l’ombre. Immédiatement Haussman tourna la tête, faisant jouer sa bouteille de bière vide dans ses mains.

“Je crois que certaines personnes sont de trop ici.”

Comme Lorenzo leur envoya le même regard, ils récupérèrent tous leurs affaires et déguerpirent sans demander leur reste, gardant en leur fort intérieur une furieuse impression d’avoir été pris dans un traquenard. Seul Julian resta planté au milieu des Docks, sa soeur réfugié derrière lui, servant ainsi de protection contre les deux autres garçons aux têtes de loubards. Pour désamorcer la situation dont il aurait eu plus tendance à rire qu’à être embarrassé, il se saisit d’une autre bière, la décapsula et la tendit en direction de la jeune fille. Pour lui-même il se fit la réflexion : “Eh ben, on avait Léon avec Haussman, maintenant on a droit à Mathilda.” Désignant le grand gaillard du coin de l’oeil qui tapait du pied contre sa bouteille ville, il dit :

“T’occupes pas de lui. Il a jamais appris les bonnes manières. Toi non plus d’ailleurs.”

Hésitante, elle daigna s’approcher pour vérifier qu’il ne s’agissait pas d’un piège. Quand elle fut sûre de pouvoir boire la bière, elle consentit à répondre à Lorenzo qui voulait savoir son nom.

“Méline. Mais j’aime pas trop, ça fait trop français. Toi t’es Lorenzo, le type de la mafia ?”

Par DesLyres
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Lundi 4 février 2008

Chapter 9 : Le Large

En serrant les dents, le garçon tourna la tête vers Julian et lui servit un sourire menaçant : “Je vois que la renommée m’a précédé.”

Haussman revint vers eux, s’en s’offusquer du regard noir que Méline lui envoyait. La soirée avança et une chape de brume envahit les quais. Pour fuir l’humidité qui s’installait, ils changèrent de repère et grimpèrent sur les chargements anonymes pour atteindre les toits des entrepôts. De là-haut ils pouvaient voir la nappe blanche se poser au-dessus des premières vagues et grignoter petit à petit les abords du port. La jeune fille s’approcha du bord du toit et admira la vue avec de grands yeux émerveillés. Content de l’effet qu’un peu de hauteur pouvait donner au paysage, Lorenzo s’assit par-dessus les gouttières, les pieds dans le vide, invitant Méline à faire pareil. Jetant un regard derrière eux ils virent Haussman s’occuper de mettre Julian mal à l’aise en lui proposant des combines louches pour faire passer certaines marchandises au complexe scolaire.

“Alors comme ça tu as déjà entendu parler du fait que je suis le très grand méchant mafieux de la ville ? Est-ce que ça ressemble à l’idée que tu t’en faisais ?

_ Pas trop, non.”

Méline eut soudain le nez qui lui chatouilla et détourna son regard. N’insistant pas, Lorenzo s’installa plus confortablement sur la tôle et envoya une bouteille vide se perdre dans les flots. Supportant encore moins le silence que la gêne de parler, Méline glissa lentement vers lui.

“Bon, ça va... Je te voyais pas comme ça, c’est tout. Forcément, avec un frangin pareil.”

Lorenzo eut un sourire amusé, puis il désigna le large et dit :

“Ce qui est cool quand on va ici, c’est que par n’importe quel temps ça a toujours l’air apaisant. On vient des fois quand il pleut, et alors on peut voir comme des rideaux qui dansent sur les vagues. Je sais que ça fait un peu ringard de dire ça, mais, je sais pas... Des fois ça me permet d’oublier que quand les gens me voient, ils voient d’abord la famille de taré qui m’entoure.

_ Je comprends ça. Moi je suis juste la petite soeur de l’Abruti numéro un à l’école. Ou la fille du gros con plein de fric quand il y a des réceptions à la maison.”

Des vagues de plus en plus affolées vinrent chasser un bout de brume. La sirène d’un bateau annonça l’arrivée d’un chargement et des hommes sortirent des entrepôts. Haussman arriva à son tour près du bord du toit, restant accroupi pour voir l’avancée du bateau.

“Venez, on a juste le temps de descendre.”

Mais au lieu de se diriger vers la sortie des Docks, il sauta sur le toit voisin à peine séparé de celui où ils étaient. Lorenzo se leva pour le rejoindre, invitant Méline à les suivre. La jeune fille prit les devants et passa de l’autre côté avant le garçon. Sur le premier toit il ne restait plus que Julian, les bras ballants, incapable de prendre une décision :

“Mais, et s’ils nous voient ? On pourrait...

_ T’as qu’à rester là, lui lança Haussman. On sera sûrement plus tranquille comme ça.”

Puis il descendit par une échelle dans l’entrepôt suivant. Les deux autres le suivirent, laissant un Julian dépité, incapable de rebrousser chemin ou de les suivre. Une fois au sol, ils se cachèrent derrière un étalage de bâches et attendirent que les matelots déchargent leur marchandise. Quand suffisamment de caisses furent déposées, les trois jeunes gens se faufilèrent pour trouver le chargement de fruits en provenance direct des plantations étrangères. Profitant du cahot propre à tous les quais de déchargement, ils chipèrent des pèches mûres et de grosses grappes de raisins frais qu’ils engloutirent un peu plus loin, à l’abri des regards.

Ils finirent la nuit en comptant les étoiles, profitant de l’insouciance dont ils se sentiraient ridicule en y repensant plus tard. Mais Lorenzo n’eut pas à forcer son sourire. Pour une fois qu’il se sentait à l’aise avec d’autres personnes sans que celles-ci ne tiennent compte de quelle famille il provenait, il comptait bien en profiter jusqu’à ce que l’aube se lève.

Par DesLyres
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