Le glas se mit à résonner à travers les plaines. Un vent se mit à souffler, parcourant les champs, affolant les bêtes, grondant dans les arbres. Les humains relevèrent la tête et tentèrent d'apercevoir la menace lointaine. Il n'y avait rien d'autre que des bourrasques de plus en plus violentes, mais ils se dépêchèrent de ramasser leurs affaires. Les femmes, même les plus âgées, coincèrent le bas de leurs tuniques entre leur panier et leur main, puis se mirent à courir. Le sol commençait à trembler, d'un grondement sourd qui se répercutait dans les corps à chaque pas.
Du haut de l'enceinte du village, Luvian regardait les silhouettes affluer dans sa direction. Chaque habitant formait une tache sombre et se précipitait au travers des champs gorgés de lumière. Le soleil couchant reflétait sur les blés comme des flammes d'or rougeoyantes. Le glas continuait régulièrement de sonner, dans une tonalité cuivrée sourde et sonore. La lance que Luvian tenait à la main ne lui serait d'aucune utilité si la menace parvenait jusqu'à lui, mais elle lui procurait une présence rassurante. A l'horizon rien ne venait confirmer la menace.
Les portes grandes ouvertes accueillirent les paysans, sous l’œil effrayé des enfants qui s'étaient amassés sur le seuil. Les femmes posèrent leurs paniers à même le sol, s'adossant contre les murs du village. Les adolescents qui les avaient accompagnés aux champs ramassèrent ce qui était tombé, certain s'agenouillant pour coller l'oreille contre la terre. Le grondement sourd se rapprochait. Voyant les derniers villageois aux portes de l'enceinte, Luvian s'apprêta à donner le signal pour les refermer. Dans le brouhaha des enfants à la fois inquiets et excités, il entendit :
« Ça se rapproche, ça fait de plus en plus de bruit. »
Mais ce qui apparut à l'horizon n'avait rien à voir avec ce qu'ils s'attendaient à apercevoir. Il y avait encore des humains qui courraient dans leur direction, dévalant une petite colline couverte par les blés. Les villageois se regardèrent, essayèrent de repérer qui manquait à l'appel. Les femmes et les enfants s'appelèrent, se retrouvèrent, puis secouèrent la tête lorsqu'il fallut donner le nom des absents. Luvian observa de plus belle, ne sachant à quoi s'attendre. Ils devaient être cinq, portant de longs objets qu'il avait tout d'abord pris pour des outils de travail. Mais à bien y regarder, cela ressemblait plus à des armes. Il se mit à frissonner. Des guerriers, si loin des grandes villes, si loin de tout, cela ne présageait rien de bon. Un sixième surgit à son tour du haut de la colline, ayant l'air d'un géant comparé aux autres. Si Luvian n'avait pas su quelle menace planait aux alentours, il aurait pu croire que le colosse pourchassait les cinq autres. Mais tout le monde au village connaissait le fléau qui s’abattait sans relâche jusqu'au mur d'enceinte.
Les enfants se mirent à crier. L'horizon fut aussitôt obstrué par une ligne mouvante et grouillante. Des dizaines et des dizaines de créatures surgirent, élancées, aux pattes effilées et d'une agilité effroyable. Elles dévalèrent à leur tour la colline, à la poursuite de la petite troupe de guerriers. Plusieurs femmes vinrent aux portes, hésitant à clore l'enceinte sans attendre. Leurs regards se tournèrent vers Luvian qui se mordit la lèvre.
« Ne laissez que le passage d'un humain. Tenez vous prêtes à tout refermer. »
La horde de créatures martelait le sol, grignotant avec facilité la distance qui les séparaient de leur proies. A l'horizon il en arrivait encore et encore. Les premières atteignirent le colosse, le dépassant pour le laisser en pâture à d'autres. Le guerrier se défendit aussitôt, abattant une énorme masse sur leur carapace, broyant leurs pattes ou stoppant leur élan d'un mouvement ample.
Les cinq autres se débarrassèrent tant bien que mal des premières assaillantes, plantant lances et épées au travers des carapaces. Ils n'étaient plus qu'à quelques enjambées de l'enceinte, à quelques pas encore de la porte. Personne n'osait respirer. Tout le monde regardait Luvian, se demandant quand il donnerait l'ordre de refermer la porte salutaire. Mais les villageois partageaient aussi l'horreur qui devait étreindre les fuyards, pour l'avoir tant connue eux-mêmes.
Un frisson secoua les villageois lorsqu'ils virent la sentinelle passer par-dessus l'enceinte et se précipiter à leur rencontre. Abattant sa lance dans la gueule de l'une des créatures, il enjoignit les cinq guerriers à se réfugier derrière les portes. Le reste des créatures arriva, comme une vague impossible à stopper, avalant le colosse. Luvian l'attrapa par le bras, faisant tournoyer sa lance pour briser les pattes des monstres. Bousculant le guerrier massif, il le fit basculer en avant par la porte. Puis, arrachant le crâne d'une créature du bout de sa lance, il tomba lui aussi de l'autre côté du seuil. Les portes se refermèrent et la horde monstrueuse se fracassa contre l'enceinte.
La fureur des créatures fit trembler les murs. Avec hargne elles se brisaient contre ce rempart imprenable. Luvian, aussitôt remis sur pied, se précipita sur le chemin de ronde. Un océan de mandibules, de pattes et de carapaces venait se fracasser contre le bois et les pierres du mur d'enceinte, sans que cela égratigne la protection du village. La rage effroyable couvrait le son du glas. Les vagues incessantes n'offraient aucun répit et venaient s'écraser les unes après les autres, sans jamais plus de succès que les précédentes.
Dans la rue, les villageois n'osaient pas s'approcher de la troupe de guerriers. Ne sachant s'ils devaient être inquiets ou reconnaissants, les six soldats observaient les maigres défenses qui semblaient pourtant tenir face aux créatures innombrables. Luvian, restant deux mètres au-dessus d'eux, s'appuya sur sa lance pour se pencher vers eux. Puis, d'un saut leste, il tomba au milieu de la foule et tendit la main à la guerrière se trouvant la plus proche.
« Bienvenue. Heureux que vous soyez saufs. »
Elle lui rendit hommage. A ses paroles et à ses gestes il sut qu'il avait vu juste. Ce n'étaient pas de simples guerriers. Leur troupe venait de loin, de bien plus loin que les plaines et le royaume qui les gouvernait. Ils venaient d'au-delà du royaume des Aurevents.
« Vous avez dû faire un long et dur chemin pour parvenir jusqu'ici.
_ Oui. Merci. Merci pour votre aide. »
L'un des villageois osa enfin prendre la parole, demandant à Luvian si les guerriers allaient apporter le malheur. Il répondit dans leur langue, gardant un œil sur la réaction des soldats. La femme écouta avec attention, sans comprendre. Les lueurs dans son regard ne plurent pas à la sentinelle. Il y avait une curiosité malsaine, une envie irrépressible qui la gouvernait sans prendre la peine de se cacher. Aussi ne fut-il pas surpris lorsqu'elle remarqua, sans se préoccuper d'une quelconque bienséance :
« Ils ne parlent pas la langue des Aurevents.
_ Non. Ce village ne reçoit guère de visite. Ni des Aurevents, ni de personne. Alors ils ont pu garder leurs traditions. Ils ne représentent aucune utilité au royaume. Il n'y a plus rien après, rien d'autres que des roches et des montagnes arides. Aucun bétail ne peut y vivre et les dangers aux alentours sont trop grands. Je crois que vous en avez eu un aperçu. »
La guerrière hocha la tête. A ces mots, le colosse se redressa, en proie à un cas de conscience. Les autres membres de la troupe s'en écartèrent, baissant la tête. La femme n'était pas tranquille et voulut dissiper le malaise en s'approchant de lui mais le colosse rugit :
« Vous les avez laissés crever ! A pour sûr qu'on a eu un aperçu ! Ils avaient une chance de survivre mais vous les avez laissés en pâture à ces abominations ! »
Au-dehors, les créatures concernées redoublèrent d'effort pour attirer l'attention des villageois, comme pour acquiescer à ces accusations. La guerrière murmura :
« Ils avaient fait leur choix...
_ Mais vous deviez les protéger ! »
Le colosse envoya sa masse se fracasser contre l'armure de la guerrière. Accusant le coup, elle fut envoyée tête contre terre, son casque volant à quelques mètres. Ses cheveux blonds se détachèrent, se mêlant à la poussière. Du sang coula de sa chevelure et des pièces du brassard. Luvian s'interposa par réflexe, faisant voler l'arme du colosse. Le guerrier n'opposa aucune résistance, tombant à genoux. Son visage ravagé par la douleur et la colère se couvrit de larmes silencieuses. Son corps massif se recroquevilla, uniquement secoué par les sanglots. Voyant qu'il ne serait plus une menace, Luvian se pencha vers la guerrière, appelant à lui une villageoise aux allures de shaman.
« Nous pouvons vous soigner. Y a-t-il d'autres blessés ?
_ Plus maintenant... »
Elle essaya de se relever, le regard fixé au sol. La culpabilité se lisait sans difficulté dans son attitude, mais elle tentait de donner encore un semblant de fermeté. Les autres membres de la troupe vinrent à son aide, sauf l'un d'eux, resté à l'écart depuis le début. Emmitouflé dans une cape grise, le visage caché à la vue de tous, le soldat se tenait le ventre d'un bras, l'autre pendouillant le long du corps, aussi inutile que l'épée émoussée qui pendait à ses côtés.
« Et lui ?
_ Ce n'est pas une blessure. C'est arrivé il y a peu, avant que... avant que tout ça n'arrive...
_ Lorsque vous avez quitté les terres civilisées ?
_ Comment voulez-vous que je le sache ? Il n'y a aucune frontière visible. »
Luvian hocha la tête, se tournant vers la guérisseuse qui s'empressa d'entraîner les soldats dans une maison de pauvre allure pour qu'ils déposent la guerrière. La sentinelle s'approcha de la silhouette sous cape et lui tendit la main :
« Venez, nous pouvons vous aider. »
Le soldat tituba et accepta l'aide, restant plié de douleur et gardant le bras inerte le long du corps. Une fois dans la maison de la guérisseuse, Luvian lui indiqua une couche où se reposer. Lorsqu'il approcha ses mains de la cape pour l'aider à s'en défaire, le soldat eut un mouvement de recul.
« Il faut que je voie où en est l'infection, pour vous guérir. »
Les trois autres soldats, chassés par la guérisseuse qui marmonnait dans sa langue en pansant les plaies de sa blessée, restèrent en retrait pour observer Luvian et le malade. Ils attendirent la réaction de la sentinelle, sans avoir réellement l'air préoccupés par le sort du convalescent. Une fois le nœud de la cape défait, Luvian s'appliqua à écarter le vêtement, révélant alors un visage marqué par la souffrance. Un visage de femme, une jeune femme aux cheveux argentés, couleur de lune. Ces cheveux qui symbolisait le syndrome de Zerkian. Luvian frissonna : c'était la marque des mages du royaume d'Egréanor, de ceux qui ressortaient vivants et vainqueurs des terribles épreuves d'apprentissage. De ceux qui symbolisaient le renouveau d'une magie ancestrale et destructrice. Ceux qu'il avait lui-même fui de nombreuses années auparavant.
Reprenant ses esprits, il passa une main sur son front brûlant. La fièvre se propageait et la grignotait de l'intérieur. Il grimaça devant tant de souffrance sur un si joli visage. Il passa le dos de sa main sur ses joues, lui caressant les poignets. Il se rendit alors compte qu'il était complètement sous le charme de la jeune femme, ce que n'avaient pas manqué de remarquer les autres soldats.
« Tu perds ton temps, gamin. Il n'y aura jamais que le vent qui lui passera dessus à celle-là ! »
Ricanant et ayant vu ce qu'ils voulaient voir, ils sortirent de la maison. Luvian récupéra une fiole et des herbes sèches, versant la première et émiettant les secondes dans un bol de terre. Il épongea rapidement la sueur du visage de la mage et la mélangea à la préparation. Puis il y trempa le doigt, goûta le tout et ferma les yeux. Sentant le glas résonner au travers de son corps, il respira de plus en plus calmement, jusqu'à ne faire plus qu'un avec la sourde mélodie. Puis il renversa le bol sur le visage de la convalescente, imprégnant son doigt de la mixture et le lui passant sur les lèvres. Il alla chercher de la glace dans un compartiment masqué sous un tapis. Il la fit fondre lentement et imprégna un tissu qu'il passa sur le visage. Quand la jeune femme fut lavée de la mixture, il lui laissa un autre tissu imprégné d'eau froide sur le front.
La guérisseuse avait terminé et le regardait faire, hochant par moment la tête. Quand il eut fini Luvian la salua et sortit. Le reste du village s'était dispersé, indifférent aux à-coups encore violents des hordes de créatures. Le colosse ne se trouvait plus auprès de la porte mais dans un renfoncement de l'enceinte, épiant l'horizon noirci par les hordes monstrueuses. Discrète, la sentinelle retrouva de même les trois derniers soldats en pleine conversation, seuls au milieu de la place du village. Assis sur le muret d'un puits, ils commentaient à voix basse la situation. Luvian n'eut aucun mal à entendre ce que personne d'autre n'aurait pu percevoir à l'oreille.
« … pas près de sortir de là.
_ Ces bestioles finiront bien par se lasser.
_ C'est pas normal tout ça. Tu as vu leur nombre ? Tu as vu comment elles nous ont bouffés au campement ? Et là y a juste une barrière en bois ! Comment ça peut tenir face à ces monstres ?
_ Si ça tient, c'est qu'on est pas loin de ce qu'on cherche.
_ Et toi ça te fiche pas la frousse ? On est plus que six ! Ils sont quoi, une centaine dans ce village ? Plus les milliers d'abominations qui nous attendent à la sortie ?
_ T'as pas remarqué ? Y avait quasiment que des bonnes femmes et des gosses pour nous accueillir. Y a pas l'air d'y avoir d'autre bonhomme que le garde qui nous a fait entrer. Et il a pas l'air non plus d'être de la région. Six jours qu'on croise personne, à traverser ces foutues plaines pour trouver une foutue montagne. Et quand on la trouve, on tombe sur un village miteux qu'est capable de survivre à des milliers bestioles qui bouffent tout. C'est pas clair tout ça, mais on est tombé là où il fallait.
_ On a de la compagnie. »
L'un des soldats venait de faire un geste pour que tous se taisent, regardant Luvian s'approcher. La sentinelle, après avoir pesé le pour et le contre, avait préféré crever l'abcès plutôt que de laisser les guerriers mariner dans leur coin. Rien de tel que de se sentir exclu pour créer des tensions.
« Vous venez d'Egréanor, le pays des mages. »
L'un des soldats, qui n'avait guère parlé jusque-là, sortit d'une poche une petite sacoche et se mit à tamiser un peu d'herbe à pipe. Puis, bourrant et allumant un calumet, il dit lentement :
« Et j'ai l'impression qu'Egréanor ne vous est pas étranger. Vous parlez notre langue, et votre accent, même empreint de la couleur locale, n'est pas celui des Aurevents. Suis-je dans le vrai ?
_ Vous ne vous trompez pas. A qui ais-je l'honneur ?
_ Maître Forthin. Et voici Mandène et Perceron. »
Le guerrier accompagna ses mots du calumet qu'il proposa à la sentinelle.
« Je me nomme Luvian et je viens des provinces d'Estie. Nous voilà tous bien loin de nos terres. »
Après avoir avalé un peu de fumée il passa le calumet au soldat qui devait s'appeler Mandène. En entendant le nom d'Estie, les soldats avaient tous en tête les paysages marins du sud d'Egréanor, à la fois magnifiques et dangereux, avec leurs rochers effilés capables de briser n'importe quel navire.
« Aussi bien je serais curieux de savoir ce qui vous a poussé à traverser monts et plaines à travers deux royaumes pour finir par vous perdre dans ces contrées si peu fréquentées. »
Les soldats se regardèrent, esquissant un même sourire. Le calumet changea de main, et maître Forthin se redressa. Il sortit d'une autre poche un petit fanion représentant deux chevaux cousus blanc sur fond vert. Luvian le reconnut avant même qu'on ne lui dise :
« Nous recherchons une compagnie. La légende veut qu'elle se soit perdue dans les dernières contrées du royaume des Aurevents. Une vingtaine d'hommes et de chevaux, partis voilà des décennies, et dont tout le royaume des Aurevents semble se souvenir sans mal. Leurs faits d'armes mêlent exploits militaires et sombres pillages, si bien qu'il n'est guère aisé d'en connaître la stricte vérité. Mais tout le monde s'accorde à dire qu'ils ont fini par arriver aux tréfonds du royaume et qu'ils n'en sont jamais revenus. S'ils ont croisé la même faune locale que nous, je peux sans difficulté imaginer leur sort. De même que le trésor qu'ils ont pu laissé derrière leurs cadavres.
_ Je crois devoir vous montrer quelque chose, avant la nuit noire. Mais n'ayez que peu d'espoir. »
Le visage contrit par la peine, Luvian précéda les soldats. D'abord hésitants, puis fébriles, les soldats remontèrent une rue menant aux sombres silhouettes montagneuses. L'obscurité commençait à étreindre le village et les à-coups de la horde de créatures semblaient faiblir. Au détour d'une maison, ils découvrirent un long chemin se perdant entre deux falaises naissantes. Le mur d'enceinte s'arrêtait de part et d'autre, sans aucune autre forme de protection entre. Les soldats furent pris d'un frisson irrépressible en imaginant avec quelle facilité les créatures pouvaient faire le tour du village et venir les dévorer. Mais Luvian s'en approcha sans montrer de peur. Sans être rassurés pour autant, ils continuèrent à le suivre. S'arrêtant au seuil du village, la sentinelle leur désigna un endroit en contrebas, par-dessus l'une des falaises. Au seuil du chemin elle n'était pas plus haute qu'un muret.
Se penchant, les soldats aperçurent une cavité plate entièrement piquetée par de longues lances et recouvertes de tertres. Aux bouts de certains manches flottait le fanion aux deux chevaux cousus blanc sur fond vert. Ils n'eurent que le temps d'apercevoir ça et là des armures enfichées le long des armes, des épées plantées au sommet des tertres, et des selles brodées d'or en piteux état. Puis l'ombre de la nuit venant à s'abattre sur la cavité, ils ne virent plus que des contours flous.
« Misère et malédiction, murmura de rage celui qui se nommait Perceron.
_ Tout ça pour un cimetière », surenchérit Mandène.
Maître Forthin gardait encore un œil sur le vide obscur, s'assurant que rien ne viendrait perturber le somme éternel des pillards. Une main baladeuse sur le pommeau de son épée, il jaugea tour à tour le cimetière perdu dans la nuit et le guide qui venait de les y emmener. Il prit le temps de soupeser tous les éléments dont il disposait, tandis que ses compagnons continuaient de se morfondre. Puis, se ravisant, il soupira et remercia Luvian. Plaçant une main amicale sur son épaule, il demanda :
« Vos amis les marabouts vous ont raconté ce qui était arrivé ? Dévorés par les créatures là dehors ?
_ Non, pas par celles-là... »
Luvian eut un bref coup d’œil pour l'obscurité du chemin. Mais les ténèbres qui s'y étaient installées avec la nuit s'emparèrent de son regard. Il resta ainsi, hypnotisé par ce qu'il savait y trouver. Et au bout d'un moment, il eut la certitude d'être regardé à son tour. Un regard calme, sans haine, mais impossible à détourner. Un regard capable de happer la conscience, d'attirer petit à petit celui qui le croisait. Et dans les ténèbres Luvian ne voyait plus que ces yeux, deux éclats vifs effroyables qui lui glacèrent le dos. Il sentit ses os se broyer sous la terreur qui s'emparait de lui. Il essaya de se défaire de cette impression, luttant contre l'horreur qui voulait s'emparer de lui.
Il fut bousculer par les soldats et si la terreur ne le quitta pas, il put enfin se détacher de l'hypnose des ténèbres. Mais le regard de Maître Forthin n'était pas plus encourageant. L'épée levée entre eux, un poing lui tenant le col, il demanda d'une voix profonde :
« Il y a quoi là-haut ?
_ La mort. La votre si vous vous y aventurez. Celle que la compagnie y a trouvé. Regardez bien, il n'y a pas de trésors mirifiques. Vous rentrerez bredouille ou vous ne rentrerez pas. »
Maître Forthin hésita à aller plus loin. Luvian pouvait encore lui servir, mais les informations qu'il gardait pour lui étaient décisives. Et il fallait bien trouver une manière de les lui arracher.
« C'est ce que vous cherchiez aussi ? Vous êtes venus tout seul ? C'est le sort qui attend chaque homme de ce foutu village ? C'est quoi, une malédiction, d'autres bestioles ? Il doit bien y avoir un trésor quelque part pour que tant de monde crève en son nom ?
_ Vous n'avez besoin que d'y croire pour aller au devant de votre heure. Comme la compagnie avant vous. Comme tout le monde. La mort vous y attend. La pire que vous puissiez imaginer. »
Le guerrier, lassé d'entendre la même rengaine, repoussa la sentinelle et s'avança jusqu'au seuil du village. Puis il osa mettre un pied dehors. Il ne se passa rien. Il y avait bien un souffle de vent qui ne semblait venir de nulle part, comme un avertissement. Il fit alors un pas de plus, par défi ou par besoin de se convaincre que tout cela n'était que sornette. Ne pas renoncer aussi facilement. Ce serait plus facile le lendemain, à la lumière du jour. Mais il voulait marquer sa détermination, regarder droit dans les ténèbres. Et il les vit. C'était comme s'ils avaient toujours été là, deux yeux d'un éclat vif, transperçant, glacials. Il devina une rangée de dents avides de chaires humaines. Il ne se sentait plus guerrier. Dans ce regard il ne devenait qu'une proie. Se ressaisissant il recula maladroitement et sa terreur se transforma en fureur. D'un geste il convia ses compagnons à s'en aller. Contenant non sans mal sa colère, il renversa deux ou trois étalages au travers de la rue.
Luvian les regarda, partageant leur peine. Grimaçant, il se dirigea vers une maison un peu en retrait du reste du village, à moitié construite dans une butte rocheuse. Une poignée d'enfants veillaient sur un feu à quelque pas de son entrée. Ils regardèrent la sentinelle passer, lui souriant. Aucun ne montrait d'inquiétude vis à vis des nouveaux arrivants au village. Âgés d'une dizaine d'années, des bâtons non loin des mains, ils s'amusaient à graver des signes sur le sol, des entrelacs de formes géométriques et d'écritures. Malgré le temps qu'il avait passé avec eux, Luvian n'avait jamais réussi à déchiffrer leur alphabet, si c'en était un, et encore moins les jeux que les villageois étaient capables d'élaborer avec. Un soupçon de magie, peut-être, rendait tout cela flou à ses yeux.
A l'intérieur de la maison toute en pierre il retrouva la guérisseuse, occupée à éponger le front d'un homme assis en tailleur, les mains jointes et les doigts enlacés les uns avec les autres. Son corps nu était recouvert des mêmes jeux d'écriture que ceux des enfants au-dehors, sans aucun sens apparent et à cela près que tout était gravé à jamais dans la chair.
Luvian se recueillit quelques minutes, s'asseyant de l'autre côté d'un petit foyer, imitant la posture de l'homme imperturbable. Des rides se voyaient au travers des tatouages, témoignant de son grand âge. Ainsi, la sentinelle ressentit une paix apaisante, sans glas pour meurtrir les esprits, sans créatures pour perturber la vie du village. Quand il se fut recueilli, il regagna la demeure où les deux femmes de la troupe avaient été soignées. La guerrière était assise en-dehors, sur un banc, regardant les cieux et fumant au bout d'un calumet d'un noir se confondant avec la nuit. Seule la fumée qui s'en échappait et les braises rougeoyantes donnaient une idée de se forme. Quand elle vit Luvian arriver, elle lui fit signe de s'asseoir, rajustant ses bandages pour paraître plus présentable.
« Il semblerait que vous ayez passablement énervé notre maître d'armes.
_ Il semble quant à lui très attaché à sa quête, et je n'avais pas de bonnes nouvelles à lui transmettre.
_Un cimetière, vraiment? »
Luvian ne répondit pas. Le regard de la guerrière s'était à nouveau allumé, de ces mêmes flammes d'envie qu'elle n'avait déjà pu cacher. Elle attendit encore, espérant que cela suffirait à le faire céder. Mais la sentinelle gardait le silence, soutenant son regard.
« Cela fait des semaines, des mois que l'on pourchasse une légende. Plus on avance, plus elle devient réelle. Et au moment de toucher au but, avec tous les sacrifices qu'on a dû faire, vous essayez de nous arrêter avec un cimetière ? Convenez que c'est pratique...
_ Combien d'entre vous sont morts ? Ici et avant ? »
La lueur dévorante se mua en souffrance muette. Elle regarda ses mains, comme si le sang de ses compagnons les maculait. Sa gorge se tendit pour refluer les larmes. Serrant le poing, abaissant le calumet, la guerrière lui murmura :
« Trop... Beaucoup trop... Et vous pensez qu'on se contentera d'un cimetière ? Dites-moi ce qu'il y a au-delà... Un chemin qui ne mène nulle-part où même ces créatures ne s'aventurent pas ? »
La guerrière se battait intérieurement, prise entre le deuil de sa troupe et le désir de mener leur quête jusqu'au bout. Sa venue dans ce village providentiel ne pouvait signifier qu'une chose : elle touchait au but. Il n'était pas question de renoncer, quitte à forcer la main aux indigènes. Luvian récupéra le calumet, l'odeur de la fumée lui prenant la gorge. Il avala un peu, puis rendit l'ustensile.
« Dans leur langue, le nom de ce village signifie tout simplement Le Dernier village. Dans les cartes et récits des Aurevents, la traduction est mauvaise car tout le monde le comprend comme le dernier village du royaume, car il n'y a plus rien après que des roches et des montagnes hostiles. En réalité, ce nom vient d'une autre légende et fait office de proverbe. Il signifie le dernier village avant la mort. Il ne s'agit pourtant pas d'une mort symbolique, mais de celle donnée par une créature bien plus terrifiante que les monstres qui vous ont assaillis.
« Vous me demandez ce qu'il y a au bout du chemin. Je vous répondrais qu'il s'agit d'une autre partie du village, un endroit plus labyrinthique que les galeries d'une mine et plus terrifiant que n'importe quelle histoire. Ce qui y vit là-bas n'attend qu'une chose : que vous franchissiez la limite qui la sépare de nous. Car c'est là sa seule liberté. La protection qui court le long de l'enceinte empêche les créatures de nous assaillirent. Mais elle est aussi notre seule rempart contre ce qui sévit là-bas.
_ Mais, de quoi s'agit-il ? tremblait presque la guerrière.
_ Je suis vivant, c'est que je n'y suis jamais allé. Vous vous doutez bien que personne n'en est revenu. Pas même cette fameuse compagnie. Ce village est protégé, c'est tout ce qui m'importe. Je n'ai aucune raison d'aller risquer inutilement ma vie. »
La guerrière serrait les poings, laissant le calumet s'éteindre.
« Et vous, depuis quand êtes-vous là ? Qu'est-ce qui vous a fait changer d'avis ? »
Luvian préféra fixer les étoiles. Lui aussi avait dû faire son deuil. Lui aussi avait dû renoncer à tout.
« Nous venions d'Egréanor. Nous pourchassions la même compagnie que vous. Et ils ont tous trouvé la mort. Je n'ai jamais été très important pour eux, alors ils m'ont laissé derrière. Ça a commencé comme avec votre mage. Une fièvre fulgurante qui a emporté le meilleur d'entre nous. On s'est fait décimé par les créatures avant même d'atteindre le village. A la découverte du cimetière, les survivants ont quand même voulu entrer dans le labyrinthe. Ceux qui sont revenus se sont entre-tués. On peut dire que j'ai tout perdu.
_ Mais vous n'êtes pas reparti. Vous pensez encore au trésor ?
_ Non. Je ne pense qu'aux villageois. Ils mènent une vie dure, aux portes d'un mal qui dépasse l'entendement. Bien pire que les créatures à nos portes...
_ Des stryges ?
_ Non. Je connais les légendes du royaume des Aurevents. Ils auraient besoin de se nourrir. Ils sortiraient de leur tanière. Non, cette chose-là a le pouvoir d'attendre que de pauvres humains viennent se jeter dans sa gueule. »
Luvian lut dans les yeux de la guerrière qu'elle ne renoncerait pas. Ils rentrèrent tous les deux dans la demeure où la mage dormait encore, un linge frais sur le front. La guerrière lui jeta un coup d’œil, jaugeant de ses capacités. Elle n'aurait aucun scrupule à la laisser derrière elle le lendemain. Elle serait entre de bonnes mains et dans cet état ne lui serait d'aucune utilité.
Luvian veilla sur la mage toute la nuit, se trouvant un coin dans un renfoncement de mur pour fermer les yeux. Emmitouflé dans une couverture chaude, il se réveillait par intermittence, changeant le linge pour qu'il reste frais, préparant une nouvelle mixture. L'aube se leva sans que l'état de la convalescente ne s'aggrave. Alors que le village s'éveillait, les guerriers se préparèrent de même. Sous les yeux dédaigneux des villageois, les soldats rangèrent armes et provisions. Ils n'étaient plus que quatre, sans le colosse et la mage, mais gardait la même détermination dans leur attitude. La guerrière eut un regard pour Luvian, sur le seuil de la demeure avec sa lance, et se détourna, invitant les trois autres soldats à la suivre. La vieille guérisseuse secoua la tête d'un air mauvais, les invectivant tout bas dans sa langue. Elle traîna ses pieds jusqu'à la sentinelle, lui disant tout le mal qu'elle pensait d'un tel suicide. Luvian se contenta d'acquiescer, une terrible étreinte au cœur. Le sentiment d'un tel gâchis le révulsait et il ne pouvait rien faire pour les arrêter.
A l'orée de l'enceinte, les guerriers eurent une hésitation. La main sur leur arme, ils firent front face aux parois grandissantes. Ils eurent un regard pour le cimetière en contre-bas. Maître Forthin fit crisser sa dague contre le muret, passant chaque tertre en revue.
« Si on compte les chevaux, y a pas assez de tombes. Il a dit qu'ils étaient tous morts là. »
Il eut un rictus satisfait. Regardant en arrière, alors que le chemin grimpait, il avait une vue d'ensemble sur le petit village. L'enceinte courait bien tout du long, sauf à l'entrée du labyrinthe. Entre elle et les premières collines, des dizaines de formes acérées erraient, à la recherche de chair humaine à dévorer. Leur calme le surpris. Sans proies, elles semblaient perdues.
« S'il était venu lui aussi avec une toute une troupe, comment ça se fait qu'il y ait si peu de tombes ? Ils se sont tous fait bouffer ? Comment il fait pour commérer leur mort ?
_ Je ne suis même pas sûr qu'il se souvienne de son propre anniversaire, ricana Mandène. Rester là alors que plus rien ne le retient...
_ Mes avis qu'il attend encore que quelqu'un ressorte avec le trésor, suggéra Perceron.
_ Et les villageois ? Vous croyez que ça leur plaît de se faire dévorer en plantant les choux ? Qu'est-ce qui peut bien les retenir tous ? »
Jetant un nouveau regard en arrière, Maître Forthin ne put y trouver de réponse. Se concentrant sur le chemin à parcourir, il prit la tête de la troupe. Les parois s'agrandissaient, bientôt à perte de vue. Il n'aurait y aurait pas eu plus de lumière dans un tunnel, si ce n'était une mince ligne grise à une hauteur défiant toute escalade. Mis mal à l'aise par les proportions soudain gigantesques de leur route, les quatre guerriers resserrèrent le rang. Ils avaient tous dans l'esprit que l'endroit était parfait pour une embuscade. Seul le silence entrecoupé de leur pas restait rassurant. Tant qu'il n'y aurait pas de bruits, il n'y avait rien à craindre.
Au bout d'un moment, au détour d'un virage, un vent sifflant se mit à les assaillir. Les parois prenaient un aspect veiné, où la pierre et la terre brune étaient entrecoupées de lignes ocres. Effritant la surface, Maître Forthin ne put identifier la matière. Ce n'était ni du souffre, ni de la pyrite. Mécontent d'être ainsi pris de court il allait protester que ce chemin n'avait de labyrinthe que de nom puisqu'il n'y avait qu'une route lorsqu'ils tombèrent sur un embranchement où cinq autres voies commençaient.
« Là c'est sûr, on est bien dans un foutu dédale. »
Perceron allait ajouter quelque chose lorsqu'une masse l'engloutit comme un grand voile noir silencieux et leste. Maître Forthin, qui était le plus proche, regardait encore son compagnon alors qu'une gueule carnassière l'avait déjà remplacé, s'avançant vers lui pour jauger sa nouvelle proie. Le temps qu'il porte son épée entre eux il se retrouva plaqué entre un mur et une rangée de dents de la grosseur d'un poing. Le souffle coupé il s'effondra. Mandène et la guerrière attaquèrent d'instinct, l'un balayé par la charge de la bête, l'autre se retrouvant seule face à leur agresseur. Elle pointait sa lance en la tenait à peine, prête l'envoyer se ficher à travers le pelage abondant et à s'emparer du glaive qui pendait le long de sa jambe pour l'achever. Les deux adversaires se jaugèrent, bougeant d'un côté puis d'un autre sans vraiment quitter leur position. La bête avait la gueule effilée comme un loup, et une carrure nerveuse imposante comme un ours. Les rangées de dents lui faisaient comme un sourire sinistre. La lance se ficha dans le sol, embrochant une patte. Puis le glaive plongea dans la fourrure alors que les dents de la bête tranchèrent la chair humaine sans aucun mal.
Les deux adversaires hurlèrent et le sang jaillit. La guerrière tomba, sa main glissant du glaive qui resta fiché dans le poitrail du monstre. La bête se recroquevilla, claquant ses dents à quelques centimètres de sa proie. Puis ses mâchoires broyèrent en deux coups le manche de la lance et elle put libérer sa patte prisonnière.
Perceron s'était relevé. Ses blessures n'étaient que de larges coups de griffes contre son armure. Il saignait à quelques interstices mais rien de vital n'avait été atteint. Mandène eut plus de mal, tout comme Maître Forthin qui ne se défaisait pas d'une respiration difficile et sifflante. Les trois soldats découvrirent leur capitaine à terre et se précipitèrent à son secours. Face au sang qu'elle perdait ils lui firent un garrot. L'un d'eux sortit une pommade et un linge fin que la mage leur faisait emmener partout. Au moins, malgré la fièvre qui l'avait dévastée, elle aurait servi à ça. Se souvenant des précautions rudimentaires, ils nettoyèrent et soignèrent le moignon où l'avant-bras se terminait. Ils frissonnèrent en voyant l'os à vif, ne sachant que faire de plus.
Une fois la gaze serrée et tenue solidement, ils essayèrent de réveiller la guerrière avec un peu d'alcool. Elle revint à elle en hurlant jusqu'à perdre tout souffle et ne plus pouvoir inspirer en retour. Elle resta figée ainsi de longues secondes, suspendue dans le vide, les traits tendus et les muscles contractés. La bouche grande ouverte n'arrivait plus à faire un appel d'air. Les poumons étaient comprimés par la douleur, paralysés, sans oxygène. Maître Forthin lui envoya un solide coup dans le dos qui l'envoya tête contre terre mais lui permit de respirer par petits à-coups. Des larmes lui baignèrent les joues. Elle se recroquevilla, les bras contre le ventre. Incapables de l'aider dans la douleur ils lui tendirent juste la fiole d'alcool qu'elle porta à ses lèvres. Elle renversa ce qu'elle ne pouvait boire à chaque gorgée, jusqu'à vider la fiole.
L'esprit anesthésié par l'ivresse de la douleur et de l'alcool, elle ne réussit pas à se mettre debout et dû se reposer sur ses soldats. Sa conscience venait cogner dans son crâne par vagues de flammes qui semblaient lui brûler le visage. Mais ce sursaut de lucidité chassait par intermittence le flou dans lequel l'ivresse conjuguée la plongeait. Serrant les dents, de la bave au coin des lèvres, elle vit les traces de sang laissées par la bête. Se retenant brutalement sur ses coéquipiers, elle les obligea à avancer, malgré leurs protestations. Elle ne voyait plus que cette chose monstrueuse qui lui avait enlevé une partie d'elle-même. Des visions d'elle-même avant la mutilation, puis à présent chancelante avec son moignon, puis de son avenir d'estropiée, se fracassaient contre son crâne. Mais dans sa folie elle pouvait se rattacher à un but. La bête qui dans sa fuite leur montrait le bon chemin dessiné dans le sang perdu. Le chemin menant à son antre. Le chemin menant au trésor.
Les soldats l'escortèrent tant bien que mal, se rendant compte du bruit qu'ils faisaient et qui ne manquerait pas d'alerter la bête. Les virages se suivirent et se ressemblèrent, ornés des mêmes veinures ocres. Ils ne se rendirent pas compte du moment où les parois s'étaient rejointes pour former un tunnel se rétrécissant au dessus d'eux. Les striures dans la roche émettaient une faible lumière qui pouvait les guider encore quelques pas.
La guerrière se mit à marcher seule, perdant souvent l'équilibre mais se rattrapant de justesse à ses compagnons. Armes en avant, ils avançaient au rythme bancal de la mutilée alors que l'obscurité les enveloppait. Le vent s'engouffrait toujours autour d'eux, portant avec lui de longs sifflements qui se mêlaient à ceux de la respiration pénible de Maître Forthin. La prudence les ralentit soudain. Au bout du tunnel l'ombre laissait place à une faible lueur grisâtre. Laissant ses coéquipiers sur place, la guerrière se jeta en avant, dérapant contre la paroi et débouchant sur une grande salle à plus d'un mètre en contrebas. Elle perdit l'équilibre et roula le long d'une pente raide. Elle ne put retenir un cri, se rattrapant sur les genoux. Son moignon était rouge, mais elle ne s'en souciait guère. En face d'elle se trouvait la bête. Mais elle n'avait plus sa lance. Ni sa dague.
Les trois soldats jaillirent à leur tour, coupant la route au monstre avant qu'il ne se jette sur sa proie. Mais la bête ne montrait aucun signe d'agressivité. Elle léchait sa plaie, guettant le moindre mouvement des intrus. Maître Forthin eut le temps d'observer un tant soit peu la salle. La lumière venant de plusieurs ouvertures dans la voûte. Et les stries ocres continuaient encore de partout. Revenant à la bête, il crut à une illusion. La salle tournait et il n'avait plus aucun repère pour garder l'équilibre. Les autres soldats ressentaient le même mal, les mains sur les yeux et les oreilles. Il n'y avait pourtant aucun bruit, aucune lumière aveuglante. Juste la bête. Et une ombre violacée autour.
Le malaise revint à la charge, pliant les soldats sur eux-mêmes. La bête posa le museau à terre, gémissante. Les volutes violacées étaient agitées d'un orage intérieur violent. Maître Forthin, relevant la tête, ayant envie de vomir toutes les entrailles de son corps, se mit à s'approcher du phénomène, alors que les trois autres rebroussaient chemin. L'épée droite, serrant les doigts, il s'apprêtait à frapper à la moindre menace. Mais la bête reculait, laissant place à la tempête en suspension. Il devenait évident que tout tournait autour de cette émanation.
« Elle ne peut pas prendre forme. Ça réussit à nous foutre en l'air, mais c'est incapable d'être autre chose que... cet espèce d'amas en l'air. »
Les trois autres soldats s'arrêtèrent. Plus ils s'en éloignaient, moins la pression s'abattaient sur eux. Et leur compagnon se dressait seul face à la manifestation flottante. Il voulut s'en approcher encore plus près, testant la texture que cela pouvait avoir. Une pique fulgurante descendit d'un point en hauteur dans l'ectoplasme. D'un bleu de nuit dense, acérée comme une arme animale, teintée par le sang de l'humain qui s'était approché trop près. La pique le traversait de part en part. Des soubresauts le vidait de sa vie, ne laissant qu'une carcasse humaine inerte. La pique se retira, le corps s'effondra et le sang s'épancha peu à peu sur le sol.
Les trois soldats avaient assisté impuissants à la mort de leur coéquipier. Un hurlement retentit, les forçant à se recroqueviller et à se boucher les oreilles. Les volutes violacées se projetèrent en avant et un visage tenta de se dessiner. Une figure hurlante qui envoya toute sa rage au travers de la brume, incapable d'aller plus loin et d'embrocher les autres guerriers.
« Comme maître Forthin disait, elle semble piégée dans... cette fumée... et elle ne peut en sortir...
_ Sauf si on quelqu'un vient se jeter dans sa gueule... c'est ce que disait le petit garde du village... »
La guerrière avait dû mal à déglutir. D'autant que la bête s'était remise debout, tous crocs dehors.
Luvian revint de sa ronde. Les créatures s'étaient dispersées dans les plaines. Il n'en restait qu'une poignée encore aux portes du village. Bientôt elles suivraient le groupe et les champs seraient de nouveau sûrs, jusqu'à ce que le calme de ces terres soit à nouveau perturbé.
Le colosse avait changé de place, mais lui aussi scrutait l'horizon. Luvian avait essayé d'engager la conversation mais il était difficile de tirer un mot de cette immense masse de muscle. Alors qu'il allait abandonner, il entendit la voix rocailleuse le prévenir :
« Meïlya, c'est pas l'or qui l'intéresse.
_ Pardon.
_ Notre chef, Meïlya, ce n'est pas le trésor fabuleux de cette foutue compagnie qui l'intéresse. C'est quelque chose de bien plus ancrée dans la légende. Elle croit que leur fortune était due à un artefact qu'ils transportaient avec eux. C'est de ça qu'elle rêve la nuit. C'est pour ça que ses yeux brillent quand elle en parle. Et elle tuera n'importe qui pour l'avoir.
_ Comment vous... ?
_ Comme je sais tout ça ? Vous la regardez pareil que moi, droit dans les yeux. Et vous voyez ce que valent les autres. Prenez soin d'Evaïn, le mit-il en garde avant de préciser : la mage. »
Sur ses mots il se tourna vers l'horizon, guettant les créatures. Luvian ne sut quoi dire. Il respecta le vœu du colosse et le laissa tranquille, retournant à la demeure où la mage devant encore se reposer. Il la trouva debout sur le seuil, regardant d'un œil fiévreux les cieux, mal emmitouflée dans sa cape. Il s'approcha aussi vite qu'il put pour la sommer de rentrer et pouvoir prendre soin d'elle. Mais d'un mouvement brusque elle l'esquiva et l'envoya malencontreusement heurter le chambranle de la porte. Surpris par la force d'une si frêle femme convalescente, il eut du mal à se remettre debout.
« C'est là... Le démon. Il est partout dans ce village... »
Luvian eut un frisson. Toute la tranquillité qu'il avait su instaurer en ces lieux était révolue. Il devait à présent faire avec et protéger en priorité ceux qui étaient devenus les siens. Brutalement la mage le coinça sur le pas de la porte, plongeant ses yeux d'un bleu livide dans les siens :
« Qu'est-ce que vous avez fait de cet endroit ? C'est mauvais ! Mauvais ! »
Après lui avoir crier dessus, elle se précipita à travers le village, sous l’œil complaisant de certains adolescents. Elle était légèrement vêtue sous la cape flottant dans sa course. Luvian bondit à sa suite, la peur au ventre. Elle se dirigeait droit vers la maison toute en pierre de la guérisseuse.
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